L'écrivain-député
Achille Jubinal
(1810-1875)
.[1]



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[1]C'est à un Pyrénéen authentique, à un vrai fils de nos montagnes, que s'adresse l'hommage que la Société Académique des Hautes-Pyrénées a voulu rendre à Achille Jubinal, son fondateur.

 


Portrait d'Achille Jubinal (1810-1875)[2]

[1]Descendant d'une longue lignée de paysans établis à Luz et dont le nom indique peut-être de lointaines origines espagnoles. Achille Jubinal se fit peu à peu, dans l'aristocratie intellectuelle de la France, une place qui devint large et belle. Membre de cette élite, il n'oublia pas que rien ne l'avait prédestiné à en être, et qu'il ne s'y serait jamais agrégé, si l'instruction ne lui avait révélé les facultés qui sommeillaient au fond de son être. Et comme l'Art avait été pour lui le révélateur par excellence de ces facultés ignorées de lui-même, il en conclut logiquement que mettre le peuple en communion avec cette Beauté qui élève et qui anoblit les âmes était faire œuvre bienfaisante... C'était pour lui, une manière de payer la dette qu'il avait contactée envers l'Art...

C'est dans le milieu romantique de 1830 qu'il grandit, et l'influence de ce milieu intellectuel sur le développement de son esprit devait être décisive. Il fut un des membres de cette jeunesse enthousiaste de Victor-Hugo, ardemment éprise du nouvel évangile littéraire, qui soutint le grand poète dans sa lutte contre les classiques. On le voit figurer, à côté de Théophile Gautier, à la soirée mémorable de la première d'Hernani aux Français. Il compta parmi les fidèles du salon littéraire de la Place Royale, où les disciples se réunissaient plus tard autour du maître. C'est dans ce cénacle, où le Moyen-Âge, comme on sait, était très en honneur, que Jubinal prit le goût de la littérature de cette époque, des œuvres jusqu'alors dédaignées ou ignorées de nos vieux auteurs de fabliaux, des chansons de gestes de nos trouvères.

 

Il étudia cette littérature en érudit. Elle lui fournit la matière d'une de ses plus importantes publications : cette belle édition des œuvres complètes de Rutebeuf trouvère du XIIIe siècle, enrichie de notes et de commentaires où l'érudition la plus étendue, la plus sûre, commente et élucide le texte un peu obscur du vieux poète. Plusieurs autres publications, estimées encore aujourd'hui, attestent l'étendue des connaissances qu'il avait acquises sur notre littérature médiévale : Contes et Fabliaux inédits, empruntés aux manuscrits des bibliothèques de France et d'Angleterre : Jongleurs et Trouvères, poésies du moyen-âge, tirées des manuscrits de la bibliothèque nationale de Paris ; Théâtre du XVe siècle, mystères inédits, publiés d'après le manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève, etc.
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Mais ce Moyen-Âge, dont Achille Jubinal avait fait son domaine intellectuel de prédilection, ce n'est pas dans sa littérature seule qu'il voulut l'étudier et qu'il contribua puissamment à nous le révéler. Ce fut aussi dans la riche floraison de son art, à la fois naïf et profond, dans ses conceptions esthétiques, tout imprégrées de l'idée religieuse, et où s'exprime, d'une façon si touchante en son ingénuité, la foi intacte de nos aïeux.

Vieilles églises romanes ou gothiques, statues de saints et de saintes, aux profils anguleux et raides, mais aussi à l'expression si intense de vie intérieure et d'ardentes piété ; - fresques pâlies, ou somptueuses tapisseries, tissées d'or et de soie, qui décoraient la nudité des murs de nos cathédrales ; - calices et ciboires, coffrets, tabernacles, riches miniatures sur vélin, ostensoirs, chaires de bois délicatement ouvragées, aiguières et bassins : tous les produits, en un mot, de l'art religieux de cette lointaine époque. Achille Jubinal les étudiait avec la même ferveur de zèle que les manuscrits vénérables, dont il allait déchiffrer le grimoire jusque dans les bibliothèques de Suisse, d'Angleterre ou de Hollande.

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Il embrassait ainsi la vie intellectuelle du Moyen-Âge tout entière, dans les manifestations de son art aussi bien que dans celles de la littérature, jugeant avec raison que les premières n'étaient ni moins intéressantes, ni sutout moins révélatrices de l'esprit de nos aïeux que les secondes, convaincu que tel artiste inconnu du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle avait mis autant de la pensée de son temps dans tel panneau de bois peint ou sculpté, qu'un poète de la même époque en pouvait mettre dans telle chanson de geste, dans tel conte ou dans tel fabliau. Et l'honneur n'est pas médiocre pour Achille Jubinal, de s'être élevé sans effort, mû par le seul instinct de sa nature, qui était à la fois celle d'un érudit et celle d'un artiste, à une conception aussi large, aussi philosophique, des procédés d'investigation qu'il convient d'appliquer à l'étude d'une époque, si l'on veut la bien connaître, - la conscience d'un temps s'exprimant aussi clairement dans son art que dans sa littérature.

Au lieu de la dispersion, c'est donc l'unité qui règne dans l'œuvre abondante d'Achille Jubinal, écrivain.

Quand il procède à ces importantes publications illustrées qui occupent une place d'honneur dans toutes les grandes bibliothèques de l'Europe : la Tapisserie de Bayeux, les Anciennes tapisseries historiées de France, la Danse des Moris de la Chaise-Dieu c'est encore une contribution qu'il fournit - et non la moins précieuse de celles que nous lui devons - à l'histoire des idées et des mœurs de son cher Moyen-Âge. Tel fut apparemment l'avis de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, puisqu'elle n'hésita pas à décerner à la seconde de ces publications une des trois médailles d'or, réservées "aux meilleurs travaux sur les antiquités nationales".

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[...]Il voulait que l'ouvrier et le paysan fussent instruits. À une époque où l'instruction n'était pas obligatoire, il aimait à dire et à répéter :

"Envoyez vos enfants à l'école !"

Et il choisissait pour prêcher son évangile, les circonstances qui le mettaient en contact avec le peuple, comme par exemple, l'inauguration à Campan du portrait de Gaye-Mariole :

"Mes amis, je vous supplie, disait-il, parlant aux paysans de Gripp et du Toumalet, envoyez tous vos enfants à l'école ; car de nos jours, l'ignorance est plus qu'une faute, elle est un crime."

C'est qu'il concevait l'école comme un foyer de formation morale, en même temps que de culture intellectuelle ; car il s'empressait d'ajouter :

"Pour le bonheur du pays, pour la gloire de l'humanité, pour notre dignité personnelle, contribuons tous, dans la mesure de nos forces, à déchirer le voile de ténèbres étendu encore sur le monde moral et qui intercepte parfois, pour un certain nombre d'esprits, la clarté divine, qui, depuis le drame du Calvaire, aurait dû, en les inondant, arriver jusqu'à eux !"

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Pourquoi avait-il créé le musée de Bagnères et celui de Tarbes ? Pourquoi fonda-t-il ou contribua-t-il à fonder l'importante bibliothèque de Bagnères ? Parce que, ce sont ses propres expressions, une bibliothèque est "un enseignement muet qui s'adresse aux intelligences, et, un musée, un enseignement des yeux qui nous représente sur la toile, comme dans un miroir, tous les grands faits, toutes les actions éclatantes ou touchantes, tous les bons instincts du cœur humain rendus visibles et palpables en quelques pieds carrés, grâce à la baguette magique du peintre et au ciseau du sculpteur." Quel beau programme et quel rêve, quelques années avant l'invasion du naturalisme dans la littérature et dans l'art !

Jubinal avait eu une autre pensée très touchante, et qui mérite d'être signalée : il voulait que la rétribution de 50 centimes, perçue, les jours de semaine, pour visiter le musée de Bagnères, eût une destination bienfaisante. Le produit devait être affecté, partie à secourir les pauvres, partie à indemniser un ou plusieurs jeunes artistes, savants ou littérateurs appartenant aux Hautes-Pyrénées [...]

Le même homme qui créait les musées et peuplait les bibliothèques ; qui sauvait, par son intervention prévoyante, le magnifique cloître de Saint-Sever-de-Rustan, en le faisant classer parmi les monuments historiques ; qui arrachait à une destruction inévitable les si pittoresques ruines du château de Mauvezin, et qui faisait reconstruire la chapelle d'Agos, le même homme, qui conçut l'idée du monument de D'Espourin et qui proposa d'élever une pierre commémorative à Mme Cottin, sur les hauteurs voisines de Bagnères ; cet homme voulait que la Société Académique ne restât étrangère dans le pays à aucune forme d'activité : il faisait voter des prix d'agriculture, d'industrie, et il invitait la Société, le 13 octobre 1856, à organiser une exposition agricole et industrielle des Hautes-Pyrénées.

Et je ne parle ni des orphéons, ni des cours d'adultes, dont la Société, sous l'inspiration de son fondateur, favorisait la création ou le développement. Le bibliophile Jacob avait bien raison d'écrire à Jubinal :

"Vous accomplissez une œuvre de géant !"

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[...] Oublierai-je le pyrénéiste, l'amant des montagnes, l'excursionniste, timide peut-être au regard des alpinistes d'aujourd'hui ; mais le narrateur enthousiaste et vibrant, l'auteur de ces Lettres sur les Pyrénées, publiées pour la première fois en 1832, et dont les rééditions successives font l'étonnement de Beraldi.

Dans ses lettres [...]Par exemple, sur les bords du lac de Gaube, nous assistons avec Achille Jubinal à la mort tragique du malheureux couple qui se noya, le 20 septembre 1832, et à l'agonie du vieux pêcheur du lac. Quelques instants auparavant, le narrateur a risqué sa vie pour contempler de près la cascade du Cériset, sur un tronc de pin jeté en travers de l'abime...Quelques heures après il traverse le glacier du Vignemale [...]

Ces lettres reflètent un des aspects les plus attrayants de la physionomie du Jubinal, sa bonne humeur, sa jovialité aimable, son caractère expansif et bon enfant.

Il fut député de l'arrondissement de Bagnères pendant dix-huit ans ; et la politique ne fut pour lui qu'un moyen de rendre service à ses compatriotes et de réaliser ses rêves de philanthrope et d'artiste. Achille Jubinal était bon et serviable, ingénieux dans son zèle à servir les intérêts de quiconque recourait à son inépuisable bienveillance.

[...] Tant qu'il en eut le pouvoir et tant qu'il en eut la force, il fut le serviteur laborieux de ce cher coin de terre et de ses habitants. Et il éleva ses enfants dans l'amour de ce pays pyrénéen qui avait tant reçu de lui.







 

Notes

[1] Sources : Gallica.bnf.fr
Bibliothèque Nationale de France
Bulletin de la Société Académique
des Hautes-Pyrénées
Société Académique
des Hautes-Pyrénées - 1913.
Notes

[2] Sources : Gallica.bnf.fr
Bibliothèque Nationale de France



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© Marie-Pierre MANET








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