Un couple d'illustres pèlerins
à la grotte de Massabielle
de Lourdes
et à Betharram
.
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[1] Du 19 Août au 11 Septembre 1859, l'Empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie étaient les hôtes de St-Sauveur, et ce bref passage dans nos montagnes leur suffit pour y conquérir une solide et durable popularité par les bienfaits de toute sorte dont ils comblèrent le pays.

Des traces ineffaçables de leur intelligence et généreuse bienfaisance, on peut relever encore, en effet, sur nos routes thermales, d'importants monuments, comme à Barèges l'hôpital militaire et l'hospice Sainte-Eugénie, à Luz-Saint-Sauveur, la chapelle paroissiale, la chapelle Solférino, le pont Napoléon, les dotations attribuées aux établissements de charité, les œuvres d'art dont s'enrichirent presque toutes les églises et les établissement d'éducation de la région.

Cela étant, on serait curieux de savoir quelle place avaient pu tenir dans le cœur et l'esprit des souverains, les " faits " de Lourdes au moment où des apparitions de Massabielle soumises aux enquêtes serrées de la commission épiscopale tenaient les esprits en haleine et attiraient à la grotte miraculeuse des foules de plus en plus considérables.

Aucun geste formel, aucune parole précise, il faut en convenir, ne semble avoir trahi leur sentiment intime à ce sujet, durant leur villégiature.

Mais étant donné l'intervention impériale, qui moins d'une année auparavant était venue, d'autorité, mettre fin aux tracasseries injustifiables des autorités civiles et administratives à l'égard de paisibles populations, étant donné ce que l'on sait de la piété mariale de l'Impératrice Eugénie, étant donné le rapport que n'avait pas manqué de faire aux souverains l'amirale Bruat, gouvernante de Prince Impérial, sur son pélerinage mouvementé à Massabielle l'année précédente et qui avait dû piquer leur curiosité - n'avait-elle pas passé outre aux interdits et franchi les clôtures et barrières - il serait bien étonnant qu'ils fussent demeurés totalement indifférents à des faits dont s'émouvait le monde.

Seulement, dans leur situation, comment auraient-ils pu - quelqu'envie qu'ils en eussent - faire acte formel de pélerins ou même simplement donner en public des signes d'intérêt à des évènements de cet ordre ?

Reste donc qu'ils avaient essayé de se retrancher de leur réserve de commande, sans attirer l'attention ni provoquer de commentaires. Attitude hautement diplomatique !

Sans doute, mais comment ?

Ils ne le purent certes, le 19 août 1859, lorsque à l'arrivée à Lourdes, par la route de Tarbes, sur les deux heures et demie, ils furent salués à l'entrée de la ville par les autorités et la bourgeoisie lourdaise, et accaparés ensuite jusqu'à la sortie, par l'essaim des baladeurs voltigeant autour du cortège. Les souverains ne pouvaient s'isoler.

L'Empereur ne le put pas davantage dans la visite de la ville que lui fit faire icognito, quatre jours après, " L'Écho des vallées ", et qui n'eut peut-être jamais lieu, comme on peut en déduire du silence à ce sujet, de " L'Être Impériale ", mieux informée sûrement que le reste de la presse.

Seront-ils plus heureux au départ ?

Il est annoncé pour le lundi 12 Septembre, au terme de trois semaines de villégiature - le temps d'une cure - or brusquement, dans la journée du Samedi 10 Septembre, ordre est donné de tout préparer pour le lendemain 11 Septembre. Et effectivement à une heure de l'après-midi, éludant réceptions et compliments, la caravane impériale quitte Saint-Sauveur sur un cordial " Au revoir messieurs " dont l'avenir devait montrer la sincérité : le 24 Septembre 1863, en effet, l'empereur devait venir personnellement se rendre compte sur place de l'exécution des travaux d'utilité publique qu'il avait ordonné en faveur de la vallée.

Revenons au dimanche 11 Septembre 1859, les routes du Lavedan sont dévalées à une allure de fuite - à Lourdes, c'est à peine si on s'arrête au relais - et au débouché de la ville, au lieu de filer droit sur Tarbes, but de l'étape, les voitures tournent inopinément à gauche prenant au grand trot la direction de Pau, par la vieille route.

Stupéfaction générale !

Les officiers de l'école annexe de remonte de Visens, persuadés que l'Empereur - malgré la réponse négative opposée à une invitation régulièrement transmise - veut visiter, par surprise, l'établissement, prennent aussitôt le galop pour prévenir au " quartier " de l'approche des souverains. Mais un simple geste de l'Empereur les arrête et leur fait réintégrer leur place dans l'escorte et l'équipage impérial poursuit sa course énigmatique.

Où allait-il donc, alors qu'on l'attendait à Tarbes ?

A Bétharram, où nul n'avait été prévenu de son arrivée.

Ainsi donc, le pélerinage des souverains se déroulait suivant le programme même de celui de l'Amirale Bruat, l'année précédente, marquée par les mêmes étapes : Saint-Sauveur - Lourdes Bétharram. Une seule différence : la visite de l'Amirale à la grotte miraculeuse.

Mais est-il sûr que dans l'intention des souverains, le passage calculé et furtif devant la grotte n'équivalait pas à une visite ?

Tous les inattendus de cette journée - départ avancé, choix du dimanche, allure précipitée, modification de l'itinéraire, volonté stricte de l'incognito demeurèrent une egnime pour l'escorte.

Mais n'est-il point permis, d'en voir dans le désir secret du couple impérial de passer au moins devant la grotte et d'y jeter un coup d'œil fut-ce à distance ?

De ce point de vue là, tous les détails de l'équipée qui pouvaient passer aux yeux de la suite de l'Empereur pour caprices désordonnés, s'expliquent parfaitement et s'enchaînent logiquement. Passant devant " la prairie ", ils étaient bien en vue de la grotte Massabielle.

Au cours du séjour à Saint-Sauveur, très certainement, on avait agité la question de Lourdes un moment transformée en " affaire d'État ", par le zèle intensif des fonctionnaires impériaux, dans les divers rencontres des souverains avec Monseigneur Laurence, durant la villégiature de Saint-Sauveur. Et il ne serait pas invraisemblable que le subtil évêque eut suggéré lui-même à leurs Majestés - à défaut de la visite formelle impossible à la grotte - le stratagème du crochet de Betharram, pour rentrer à Tarbes. Ainsi le coup d'œil furtif qu'ils furent mis à même de jeter, en passant sur les Espelugues et leurs visiteurs dominicaux, permet-il de compter au nombre des pélerins de la grotte en cette journée du 11 Septembre 1859 l'empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie.

Ils comptent aussi par la même occasion, parmi les pèlerins et les bienfaiteurs du sanctuaire voisin de Bétharram.

Une demi-heure plus tard, en effet, l'équipage impérial s'arrêtait sur la petite place de la chapelle, comme les vêpres venaient de finir. Reconnus aussitôt par les fidèles attardés à qui les gravures de l'époque avaient rendu familiers les traits des souverains, ils furent spontanément acclamés et pénétrèrent dans le sanctuaire sous l'ovation populaire des vivats retentissants.

A cette réunion inattendue, les Pères Chapelains, déjà dispersés accoururent et envoyèrent en toute hâte chercher au couvent d'Igon, où il se trouvait, le Père Garicoïtz leur supérieur.

En attendant, le Père Fondeville, s'avançant, offrait cérémonieusement aux souverains et à leur suite prie-Dieu et fauteuils. Tout le monde s'agenouilla très dévotement et se recueillit quelques instants, dans une prière silencieuse. Puis, de sa belle voix chaude et timbrée, le Père Perguilhem entonna un solennel " Domine salvum fac imperatorem " que l'assistance reprit et répéta pendant plusieurs minutes avec enthousiasme.

Apaisé le tumulte, le Père Fondeville s'avança de nouveau vers l'Empereur qui s'était assis et, en s'excusant de l'indigence des moyens d'accompagnement du chant, proposa une réédition du Salut du Saint Sacrement, en l'honneur de leurs majestés. L'offre ayant été acceptée avec empressement, il y fut immédiatement donné suite et toute l'assistance s'unit avec ferveur à la prière des souverains.

La cérémonie terminée, comme la visite du sanctuaire allait commencer :

- Mais vous n'avez donc pas d'orgue, interrogea l'Empereur ?

- Hélas, sire; répondit le Père Foudeville, avec un à propos ingénu, nous n'en possédons plus qu'un débris, le buffet. 93 a dévoré le reste.

- C'est bien, vous aurez un orgue, répliqua sans plus l'Empereur.

Les pèlerins s'intéressèrent à l'architecture de le chapelle du style XVIIe siècle, aux pièces remarquables du trésor - notamment la robe de noces de la Comtesse de Chambord, un voile de communion de la Reine Marie-Antoinette - dans ce monastère dont l'austérité parut frapper vivement les imaginations.

Entre temps, le Père Garicoïtz était arrivé pour faire aux souverains les honneurs de la maison et leur présenter quelques personnalités locales, empressées aux hommages. A la suite de l'exposé fait par le saint fondateur de l'œuvre, de ses difficultés et ses ambitions, l'empereur favorablement impressionné n'aurait pas, dit-on, ménagé à son interlocuteur, les paroles d'encouragement ni même les promesses d'appui. En tout cas, au moment de prendre congé, se tournant gentiment vers l'Impératrice :

- Et bien ! lui dit-il, j'ai fait mon cadeau moi, à toi maintenant de faire le tien !

A quoi l'Impératrice répondit en tirant de son aumônière un billet de 1.000 Francs qu'elle tendit au Père Cazaban, l'économe de la maison, avec un gracieux sourire. Cette question de l'Empereur à l'Impératrice m'interroge et ne me paraît pas innocente. On sait que l'Impératrice avait la bourse serrée. Pendant l'exil à Londres, le Prince Impérial se plaignait de manque de subsides. Quelques instants après, le couple impérial reprenait la route de Lourdes, subissait au passage les ovations improvisées de Saint-Pé et de Peyrouse, s'arrêtait quelques instants à Visens et, à la nuit tombante seulement, arrivait non pas à Luz-Saint-Sauveur comme comme on l'avait dit mais à Tarbes où la villa Fould attendait ses hôtes. Le lendemain, c'était le départ pour Biarritz, via Mont de Marsan et Dax, où le Prince Impérial avait précédé ses parents.

Le couple impérial avait inauguré, tout juste trois semaines auparavant, la voie ferrée Morceux - Tarbes. La ligne Tarbes - Bayonne ne devait être construite qu'un peu plus tard.

Ainsi le pélerinage impromptu de Bétharram avait servi de prétexte aux souverains, pour adresser au passage, un discret salut à la grotte de Lourdes, dont la gloire allait prochainement remplir le monde.

Et l'orgue, me direz-vous, qu'en fut-il ?

Eh bien ! sachez donc qu'un an après, presque jour pour jour, le 2 Septembre 1860, l'orgue impérial était inauguré dans la chapelle de Bétharram et qu'il y chante encore aujourd'hui, la gloire de Notre-Dame et de ses donateurs.

L'Empereur, en effet, n'avait pas perdu de vue ses promesses. Or, il se trouvait que, dans les ateliers de Cavaillé-Coll, le célèbre facteur d'orgue, qui devait un peu plus tard doter les sanctuaires de Lourdes de magnifiques pièces qui l'on sait, un orgue était resté, on ne sait pour quelles raisons, en souffrance. L'Empereur l'ayant appris, s'en rendit immédiatement acquéreur et le fit expédier à Bétharram. C'est ainsi qu'au début de Juin 1860, le Père Garicoïtz était avisé de son arrivée prochaine en gare de Tarbes. Un roulier d'Ossun reçut aussitôt commission d'assurer le relais jusqu'à Bétharram. Et quelques jours après, le convoi faisait son entrée triomphale, au milieu de l'émotion générale.

La mise en place terminée, le Père Garicoltz, désireux de rendre " hommage à la pieuse générosité des augustes donateurs ", tint à donner à la cérémonie d'inauguration fixée au 2 Septembre, la plus grande solennité.

En conséquence, furent invitées :

- les autorités municipales, cantonales et départementales dans la personne du Préfet de Pau.

- Deux artistes, M. Kunh, organiste à Bordeaux et M. Alois Kune, organiste à la cathédrale d'Auch.

Le Père Garicoïtz procéda personnellement à la bénédiction de l'instrument. Puis ce fut la Grand Messe avec l'accompagnement de l'orgue impérial dont tout le monde put admirer non seulement l'élégante architecture, mais encore les " sonorités d'une mâle suavité " Après quoi, le bon Père Garicoltz retint des invités à dîner, puis remettant à Monsieur le Préfet le texte du discours du Père Etchegaray, il le pria de vouloir transmettre à leurs Majestés l'expression de la profonde gratitude de toute la communauté.

L'Empereur daigna se montrer touché de cet hommage et fit insérer le texte du discours, avec le compte-rendu de la cérémonie d'inauguration, dans " Le Moniteur ", journal officiel de l'Empire, numéro du 7 Septembre.

Et voilà comment Notre Dame de Bétharram couvrit d'un voile discret le salut Impérial à Notre-Dame de Lourdes et comment, en retour, Notre-Dame de Lourdes valut à Notre-Dame de Bétharram un orgue impérial.

Marcel Reullet



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Notes

[1] Sources : Gallica.bnf.fr
Bibliothèque Nationale de France
Bulletin de la Société Académique
des Hautes-Pyrénées
Société Académique
des Hautes-Pyrénées - 1998.



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© Marie-Pierre MANET








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